mercredi 24 octobre 2012

Blog à découvrir : Géopolitique et Enjeux Stratégiques du Cyberespace

Comme les lecteurs habituels le savent, je m'intéresse "un peu" au cyber (ici, ici et ici). Aujourd'hui, un billet très court pour vous faire découvrir Géopolitique et Enjeux Stratégiques du Cyberespace. Ce blog qui a moins de 6 mois est prometteur, c'est pourquoi je vous suggère d'aller le parcourir régulièrement. Pour ma part, je l'ajoute dans mon blogroll. A découvrir !

(c) US Gov


dimanche 21 octobre 2012

Les Mongols et le renseignement : guerre du Kharezm


En 1218, l’empire Khwarezm[1] est dirigé par le sultan Ala ad-Din Muhammad. Cet État puissant s’étend sur l’Afghanistan, le Turkménistan et l’Iran actuels. Il se compose d’environ 20 millions d’habitants[2], principalement turcs, iraniens, afghans et arabes, répartis sur 3 millions de km2. Les deux villes de Boukhara et de Samarkand étaient parmi les plus grandes et les plus prospères villes du monde médiéval. Cet empire est toutefois de constitution récente (1194) et sous la domination du pouvoir d’un « maître improvisé », issu d’une famille régnante divisée. Il est doté d’une armée de mercenaires recrutés au hasard[3]. Il va disparaître sous les coups de son puissant voisin l’empire mongol.

L’échec de la diplomatie

Pendant l’été 1218, Gengis Khan décide d’établir des relations commerciales et politiques correctes avec son nouveau voisin, depuis qu’il a conquis l’empire Kara Khitaï. D’ailleurs, selon René Grousset, il avait toujours voulu entretenir de bons rapports avec les Khwârezmiens. « Dès 1216, recevant près de Pékin une ambassade du sultan Mohammed, il avait déclaré que l’empire mongol et l’empire khwârezmien, ayant des sphères d’action bien distinctes — au premier l’Asie orientale, au second l’Asie occidentale, — devaient vivre en paix et favoriser entre eux les échanges commerciaux[4]»
Le sultan Muhammad accueille parfaitement la caravane mongole mais Inaltchiq, le gouverneur d’Otrar, une ville frontalière, la maltraite : une centaine de ses membres furent exécutés et les richesses pillées. Il fait passer les mongols pour des espions en les accusant de se renseigner sur des objets non commerciaux. Affecté, Gengis Khan demande réparation. Le sultan n’accède pas à sa demande et fait tuer Bagra, l’émissaire mongol[5]. N’obtenant pas de réparations, Gengis Khan prépare la guerre et concentre son armée durant l’été 1219 sur le haut Irtych, sur le versant sud de l’Altaï, près des sources de l’Irtych et de l’Ouroungou[6]. Pourtant déjà en guerre à cette époque contre la dynastie Jin, régnant en Chine du Nord, il regroupe 150 000 à 200 000 hommes.
Face à lui le Sultan Muhammad dispose d’une armée bien plus nombreuse[7] mais beaucoup moins disciplinée et avec un « état-major » beaucoup moins cohérent. Son armée est massée derrière le Syr-Darya, limite septentrionale de l’empire, dispersée en ligne le long du fleuve, et déployée à l’est, vers la trouée du Ferghana. Le reste des troupes est enfermé, selon un dispositif fixe et rigide, dans les garnisons de la Transoxiane, comme Boukhara et Samarkand, ou du Khwarezm, comme dans la capitale Ourgendj[8]. Le Sultan et ses généraux pensent que les troupes doivent tenir les places fortes et que les mongols se retireront après avoir pillés les campagnes. Ils ne veulent pas non plus affronter les mongols en rase campagne[9].

Le front du Syr-Darya

Fin 1219, Genghis khan et son armée franchissent le Syr-Darya dans la région d’Otrar. Il divise son armée en quatre parties principales. La première est sous les ordres de Djaghataï et Ogodaï, fils de Genghis, la deuxième est commandée par son fils ainé Djötchi, sur la droite du dispositif. La troisième, composée de seulement 5000 hommes, est sous les ordres de 3 généraux : Alac, Sougtou et Togäi. La quatrième, au centre, est directement placée sous les ordres de Gengis Khan. Les troupes de reconnaissance sont confiées aux généraux dont les dernières guerres ont révélé la valeur[10]. Compte tenu de la stratégie Khwarezm, le rapport de force est localement toujours en faveur des mongols. Djaghataï et Ogodaï assiègent Otrar tandis que Djötchi descend la rive gauche du Syr-Darya en direction de la mer d’Aral. Il s’empare de Sighnaq, près de la ville l’actuelle de Turkestan, puis de Djend, près de l’actuelle Kzyl-Orda (anciennement Pérovsk). Le troisième corps mongol remonte la vallée du fleuve et prend Benaket puis Khodjend.

La percée

Début 1220, seule la garnison d’Otrar tient sa position sur le Syr-Darya. Certains princes musulmans font défection et veulent passer à l’ennemi. Toutefois, après les avoir interrogés sur le dispositif ennemi, les Mongols les exécutent. Gengis khan et Tolui décident alors de marcher sur Boukhara avec le gros de l’armée, tout en maintenant le siège d’Otrar. Ils s’en emparent le 16 février 1220 et font massacrer la garnison turque. La population est exterminée, la ville est pillée et partiellement détruite[11].
Gengis Khan marche alors sur Samarkand, où il est rejoint par Djaghataï et Ogodaï qui ont pris Otrar après un âpre siège. Ils en profitent pour tuer, peu après, le gouverneur d’Otrar qui avait fait l’affront déclencheur de cette guerre. Ils lui coulèrent de l’argent dans les yeux et les oreilles pour venger les marchands de la caravane d’émissaires[12]. Gengis Khan, après avoir personnellement reconnu les fortifications ennemies, prend Samarkand le 17 mars 1220. Il fait exécuter la garnison turque. Les artisans sont déportés en Mongolie pour leur savoir-faire. La population fuit la ville et ceux qui restent sont massacrés. Sur 100.000 familles, il n’en reste plus que le quart un an plus tard. Contre l’avis de certains de ses généraux, Gengis Khan décide de ne pas ravager les cultures sédentaires de la région.
Djaghataï et Ogodaï assiégènt ensuite Ourgendj, la capitale du sultan, située à 150 kilomètres au nord-ouest de Khiva. Muhammad s’enfuie vers la Caspienne où il meurt dans une île fin 1220.

L’épilogue

Pendant ce temps, Toghoutchar, gendre de Gengis, assiège Herat. Il est relevé de son commandement pour désobéissance. Il effectue pourtant en octobre une reconnaissance au sud de l’Amou-Daria, échoue et meurt dans l’attaque de Nichapour. Les généraux de Gengis poursuivirent leur inexorable avancée. Qoum, Qazwin et la Géorgie tombent avant février 1221. L’Azerbaïdjan et l’Iran occidental sont ravagés et les populations exterminées. Merv est prise en février. 700.000 habitants de la ville et de la région auraient été massacrés. « Les hommes, les femmes et les enfants furent séparés, distribués par troupeaux aux différents bataillons et décapités » [13]. En avril, Nivhapour, Balkh et Ourgendj tombent aussi. Des pyramides de tètes jonchent l’Asie centrale et la terreur hante les steppes pour longtemps.
Après avoir semé l’effroi dans toute l’Asie centrale, Gengis khan regroupe ses troupes et écrase les Afghans en novembre 1221 sur l’Indus. Herat et les dernières forces Khwarezm tombent le 14 juin 1222. Toute la population est massacrée et les égorgements durent une semaine. L’empire Khwarezm est écrasé et dévasté. Toutefois, des combats se poursuivirent encore pendant quelques années entre mongols et « indigènes » qui ne plient pas et combattent dans les montagnes pendant encore de nombreuses années. L’histoire balbutie encore et toujours !

Le renseignement au cœur de l’art mongol de la guerre

Une expédition mongole était toujours remarquablement bien organisée, préparée et conduite. L’unité de commandement, les qualités d’organisation et la discipline mongole ont donné la victoire face à une armée Khwarezm dont l’honneur fut seulement sauvé par des actes individuels de bravoure.
La planification était assurée par le Couriltai, l’assemblée des princes de sang et des chefs militaires. Elle était étroitement liée au renseignement. Gengis Khan n’entrait jamais dans un pays sans être bien informé de son état intérieur. Il engageait les mécontents pour le renseigner. Il était ainsi informé de la stabilité politique, du moral et des mœurs ennemis. C’est bien un renseignement sur la globalité du système ennemi qui intéressait les Mongols et non la seule reconstitution d’un ordre de bataille ennemi et la connaissance de l’attitude des unités. Il suit le précepte de Sun Zu :« Connais ton ennemi ».
Plusieurs mois à l’avance, des reconnaissances dans la profondeur, souvent à plusieurs milliers de kilomètres, sont lancées pour chercher le renseignement d’ordre tactique et technique sur le terrain et les possibilités logistiques : champ de bataille possible, points d’eau, pâturages, passages difficiles, fleuves… Cette reconnaissance peut être appréhendée comme une aide à l’engagement.
Au début de l’engagement militaire, les mongols pénétraient en plusieurs points dans le pays à conquérir, éclairés et renseignés, très loin vers l’avant, dans la profondeur, pour connaitre la position de l’ennemi ou préciser le renseignement d’environnement. De fortes avant-gardes, des arrière-gardes et des flancs-gardes permettaient de renforcer la sureté des déplacements et également de se renseigner. Des éléments de couverture étaient systématiquement laissés face aux garnisons ennemies dépassées pour gagner des délais, afin de les observer et les contenir.
Les défections ennemies permettaient de disposer de renseignement fiable. Durant les campagnes, les Mongols massacraient les populations rurales mais conservaient des prisonniers pour effectuer les travaux durant les sièges et profiter de leur connaissance du pays. Les prisonniers ennemis sont alors organisés comme les unités mongoles, sous la direction d’officiers mongols.
Les Mongols investissaient les grandes villes par la ruse, leur maitrise de la poliorcétique comme l’utilisation du feu grégeois et du détournement des eaux de rivières. Grâce au renseignement et à l’utilisation de coursiers, les unités éparpillées sur le terrain se regroupaient pour concentrer leurs efforts à l’approche d’un ennemi. Le but de la manœuvre sur le champ de bataille était de disloquer l’ennemi et de le détruire par la ruse et la force[14]. Les mongols combattaient comme ils chassaient : observer, encercler et massacrer.
Par ailleurs, les peuples progressivement intégrés dans l’empire * ou ce qu’il en restait - sont soumis à une stricte surveillance, ce qui permet de limiter les risques d’insurrection dans les zones conquises[15]. Les artisans et les religieux étaient épargnés pour leurs connaissances et déportés en Mongolie. Cela révèle une volonté de centraliser des savoirs utiles – et stratégiques - dont les Mongols ne bénéficiaient pas originellement.
Les Mongols ont utilisé le renseignement avec une certaine finesse malgré une réputation de brutalité qui n’est pas usurpée. Ce domaine est au cœur de leur art de la guerre, exemple de planification de l’action et de conduite des opérations grâce au renseignement.


[1] Khârezm.
[2] FARALE Dominique. De Gengis khan à Qoubilaï Khan La grande chevauchée, Economica, Campagnes&stratégies, 2003, 211 pages. p96. La population mondiale de l’époque est estimée entre 350 et 450 millions d’habitants.
[3] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 298-299. GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p 277.
[4] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p 267.
[5] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu'à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 206-208.
[6] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 297-298.
[7] Elle aurait pu s’élever à 400.000 hommes selon certaines sources.
[8] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p278.
[9] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu'à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. p 215.
[10] GROUSSET René, Le conquérant du monde. Vie de Gengis Khan. Éditions Albin Michel, Paris, 1944, 388 pages. p278.
[11] FARALE Dominique, De Gengis khan à Qoubilaï Khan La grande chevauchée, Economica, Campagnes&stratégies, 2003, 211 pages. p99.
[12] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu'à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 220-221.
[13] GROUSSET René, l’empire des steppes. Bibliothèque historique Payot. 5ème édition. 2001. 656 pages. pp 301.
[14] OHSSON Constantin. Histoire des Mongols, depuis Tchinguiz-Khan jusqu'à Timour Bey ou Tamerlan. Amsterdam. 1852. 452 pages. pp 395-402.
[15] BRU Alain, Histoire de la guerre à travers l’armement. http://www.stratisc.org/. 1996. Chapitre V.

dimanche 14 octobre 2012

L'ANSSI EN PREMIERE LIGNE DE LA STRATEGIE DE CYBERSECURITE FRANCAISE par ANAJ-IHEDN

Une conférence organisée par l'excellente ANAJ-IHEDN. Allez-y nombreux :

Le Comité Cyberdéfense de l’ANAJ-IHEDN lance son cycle de conférences 2012-2013.

Hacking, défiguration, hammeçonnage, DDoS, cybercriminalité, virus, SCADA, intrusion, cyberespace… tels seront les thèmes abordés.

Le Comité Cyberdéfense vous donne rendez-vous pour la première conférence intitulée :

L'ANSSI EN PREMIERE LIGNE DE LA STRATEGIE DE CYBERSECURITE FRANCAISE

AUTOUR DE PATRICK PAILLOUX
Directeur général de l'Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d'Information (ANSSI)

Jeudi 25 octobre 2012, de 19h30 à 21h00
Ecole militaire, Amphithéâtre Desvallières


PROGRAMME

Patrick Pailloux nous parlera au cours de cette présentation de la position de l’ANSSI dans le dispositif français, et de la prise de conscience de l’État. De plus, la stratégie de la France en terme de sécurité dans le cyberespace sera abordée.

L’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI) 
est l’agence de l’État qui a autorité nationale en matière de sécurité des systèmes d’information. Elle assure un service de veille, de détection, d’alerte et de réaction aux attaques informatiques, notamment sur les réseaux de l’État. Sa création, en Juillet 2009 fut l’une des suites données à la publication du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008.

INFORMATION ET INSCRIPTION SUR 
http://www.anaj-ihedn.org/lanssi-en-premiere-de-la-strategie-de-cybersecurite-francaise/

jeudi 11 octobre 2012

The rise of instrastate wars

Je signale un article qui n'a pas pris de rides ou si peu avec les conflits libyen, sahéliens et syriens. The rise of instrastate wars (Small wars journal) peut être complété par la lecture des autres articles des Guerres low cost (blog). Cette analyse prospective, certes parcellaire, présentait une réalité que peu voulaient voir il y a deux ans déjà : la réduction des moyens alloués aux défenses des pays occidentaux et des objectifs politiques visant à assurer uniquement l'indispensable au niveau stratégique.


dimanche 7 octobre 2012

Café stratégique avec Maya Kandel : Les conséquences stratégiques des élections américaines

Le 18ème Café stratégique (3ème année) recevra Maya Kandel, chargée d’études à l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM), le jeudi 11 octobre 2012, de 19 à 21h.
Venez écouter, débattre, questionner…

Café Le Concorde, 239 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris métro Assemblée nationale

samedi 6 octobre 2012

La conquête du Mexique ou une victoire du renseignement ?


La colonisation européenne durant la période des grandes découvertes des XVème et XVIème siècles s’est appuyée sur la technologie mais surtout sur la capacité du conquérant à maitriser l’information et, en premier lieu, le renseignement. L’épopée de la conquête du Mexique par Hernan Cortés, face à des ennemis pugnaces et correctement renseignés, illustre parfaitement cela. [publié sur AGS]


Les débuts
En 1518, Cortés bénéficie des renseignements collectés sur les côtes mexicaines par Francisco Hernández de Córdoba (1517) et Juan de Grijalva (1518). Contre les ordres du gouverneur Diego Velasquez, le 18 novembre 1518, l'expédition Cortés quitte le port de Santiago de Cuba. Après un arrêt à la Trinité et dans d'autres îles pour se ravitailler et lever des troupes, le 10 février 1519 Cortés quitte précipitamment Cuba. Son expédition comporte 11 navires, 508 soldats -13 sont armés de mousquets et 32 d’arquebuses -, répartis dans 11 compagnies commandées par un capitaine, 109 marins et 200 Indiens et esclaves noirs comme auxiliaires de troupes. Elle emmène aussi 16 chevaux, 10 canons de bronze et 4 fauconneaux.
Le premier contact important avec les indiens a lieu sur l’île de Cozumel . Malgré leur hospitalité et fidèle à la devise de son expédition, il détruit les idoles indiennes et les remplace par une croix et une image de la Vierge. Ayant détecté la présence d’Espagnols parmi les indiens, il « délivre » Gerónimo de Aguilar, naufragé d’une expédition de 1511. Ce dernier a appris certaines langues et la culture locales en vivant avec les indiens. Cortes dispose alors d’un traducteur fiable et fidèle. Il part ensuite, le 4 mars 1519 pour le Yucatan et reconnait les côtes pour trouver l’emplacement d’une future colonie. A l'embouchure du Río Grijalva où il arrive le 12 mars, les espagnols rencontrent une tribu d'Indiens hostiles, Mayas-Chontales, qu’il estime à 12.000 guerriers. Pour se renseigner, il envoie deux détachements d’une centaine d’hommes pour reconnaître l’intérieur de terres. Rapidement, ils doivent engager le combat contre les Indiens. Des prisonniers sont capturés et interrogés. Cortés apprend alors que les Indiens prévoient une attaque le lendemain contre son poste de commandement et qu’ils pensent l’emporter facilement au regard du rapport de force. Il décide de prendre l’initiative et marche à la rencontre de ses ennemis. Le 14 mars 1519, lors de la bataille de Centla, les Espagnols réussissent à vaincre les Indiens car ces derniers ont peur des armes à feu et des chevaux . Ils capturent des prisonniers et parviennent à obtenir de l’or et du renseignement. Parmi les présents reçus des vaincus, se trouvent une vingtaine d’esclaves dont une dénommée Malinche dite Dona Marina, une fois baptisée. Ce fut l’interprète, l’espionne, la conseillère et l’amante de Cortés, sans laquelle il n’aurait rien conquis. Dès son arrivée, un des premiers soucis de Cortés est de se procurer des interprètes pour pouvoir communiquer avec les indigènes. Comme le résume l’essayiste, historien et chercheur français Todorov, « ce que Cortés veut d’abord, c’est non pas prendre, mais comprendre ; ce sont les signes qui l’intéressent en premier lieu, non leurs référents. Son expédition commence par une quête d’information, non d’or. La première action importante qu’il entreprend – et on ne saurait exagérer la signification de ce geste – est de chercher un interprète. » . Avant même d’accumuler des connaissances sur l’autre, il s’agit de le comprendre. En effet, sans interprète les conquérants sont perdus car ils ne connaissent pas la culture, ne peuvent acquérir des vivres ou tout simplement trouver leur chemin. « […] La traduction a toujours accompagné la violence de l’histoire, comme suite et complément de l’entreprise conquérante . »
Comme l’espagnol Gerónimo de Aguilar, la Malinche est un atout capital pour obtenir du renseignement en raison de son intelligence, de sa fidélité, de sa compréhension de la psychologie et des coutumes indiennes, ainsi que de sa connaissance des langues mayas et nahuatl .
Après avoir pris connaissance de l’existence de l’empire Aztèque , les espagnols suivent la cote en direction du nord-ouest. Ils arrivent à l’embouchure de l’Alvarado. Puis, le 18 avril 1519, jeudi saint, ils s’arrêtent à San juan de Ulua, le futur port de Veracruz, reconnu dès l’expédition Grijalva. Deux calipixques (capitaines) de l’empereur Moctezuma viennent les voir pour se renseigner. Monté à bord des vaisseaux et bien accueillis, ils offrent des cadeaux aux Espagnols et les prennent pour des demi-dieux . Le dimanche de pâques, le gouverneur de la région Teuthlille, avec une délégation, vient rencontrer Cortes. Aussitôt débarqués, ils partent rendre compte de leur mission à l’empereur Moctezuma, à Mexico-Tenochtitlan. Une peinture représentant les hommes, les chevaux et les armes lui est donnée par les messagers. L’empereur leur défend alors de parler à quiconque de ce qu’ils ont vu et entendu. Il envoie une invitation aux espagnols pour les attirer au cœur de l’empire. Une décision qui s’avérera une erreur fatale mais qui n’était pas dénuée de tout bon sens.
Moctezuma connait la valeur du renseignement. Mais, Cortés aussi ! Il envoie deux navires reconnaître d’autres ports potentiels et ordonne à un détachement commandé par Alvarado de reconnaître l’intérieur du pays. Il apprend alors par le souverain de Zempoala que le pays est divisé par des querelles intestines. Il est aussi informé de l’intention de Moctezuma de transformer ses hommes en esclaves . Cortés décide donc de s’appuyer sur les rancœurs la haine des ennemis des Mexica pour s’allier avec eux.


Vers l’intérieur des terres
Cortes transforme d’abord le campement espagnol en fort : il crée la ville de Villa Rica de Veracruz. Lors d’un nouveau déplacement à Zempoala, il obtient environ 2.000 hommes de troupes . Après avoir échoué ses navires à Vera Cruz pour éviter des désertions, l’expédition terrestre vers l’intérieur des terres démarre le 16 août 1519. Le 2 septembre 1519, à Tehuacacinco, il remporte une bataille contre les Tlaxcala, des ennemis des Mexica, grâce à sa supériorité technologique et à la peur que suscite le cheval, inconnu dans cette région. Après plusieurs combats, il rallie les Tlaxcala à sa cause et reçoit des combattants et des porteurs. Il obtient aussi des renseignements du général tlaxcala Xicotencal :
  • Moctezuma peut regrouper une armée d’environ 100.000 hommes sur un champ de bataille ;
  • Il possède des places fortes au sein de chaque ville ;
  • Chaque province doit lui fournir des tributs et des personnes pour être sacrifiées .
Arrivé plus tard à Cholula, cité sainte aztèque, les espagnols reçoivent un accueil majestueux. C’est une ruse. Les habitants prévoient d'éliminer les Espagnols pendant leur sommeil : un corps aztèque d’environ 20.000 hommes attend caché aux environs de la ville, des barricades et des fossés contre les chevaux sont aménagés et des pierres et des traits sont stockés sur les bâtiments. Ultime préparatif, sept personnes sont sacrifiées au dieu de la guerre. Tout est prêt !
Informé par un contact de la Malinche et des alliés indiens, Cortés fait arrêter quelques chefs Mexica. Il les fait interroger et le renseignement est confirmé. Il mène alors, avec ses alliés Tlaxcaltèques, une attaque préventive et massacre au moins 6.000 habitants passés par les armes ou brûlés vifs.
Déjà moins certain de sa force et sentant les rapports de force s’inverser, Moctezuma nie alors être impliqué dans la perfidie de Cholula. L’expédition Cortes reprend sa route vers Mexico-Tenochtitlan, éclairée par sa cavalerie, pour éviter toute nouvelle mauvaise surprise.
L’expédition espagnole entre dans la capitale aztèque le 8 novembre 1519. Après un accueil en grandes pompes , elle s’installe dans Mexico-Tenochtitlan mais rapidement, Cortes commence à craindre que les Mexica ne cherchent à les éliminer comme ils l’avaient prévu à Cholula. De plus, Cortes apprend que des chefs Mexica ont tenté de prendre d'assaut Veracruz et ont tué le gouverneur Juan de Escalante. Il devient évident que les indigènes ne prennent plus, depuis lors, les espagnols pour des demi-dieux. Pour éviter une révolte populaire dans Mexico, les Mexica qui ont attaqué Vera Cruz sont sévèrement punis. Cortés décide de faire prisonnier Moctezuma. C’est le commencement de la fin pour l’empire aztèque. Ne négligeant pas un des objectifs de l’opération, il envoie des reconnaissances pour détecter l’emplacement de zones aurifères .


Le temps des revers
Une expédition menée par Panfilo de Narvaez[1], ayant pour mission de punir Cortés, arrive sur les cotes mexicaines. Cortés prend connaissance de cette information trois jours après Moctezuma. Bien que prisonnier, l’empereur a été renseigné par une peinture lui fut transmise par ses hommes. Il cherche à négocier et à se renseigner. Il obtient, grâce à un contact dans le poste de commandement de Narvaez, des renseignements quotidiens sur les intentions de son adversaire[2]. Il laisse à Mexico une garnison d’environ cent cinquante hommes sous le commandement d’Alvarado et part combattre ses compatriotes. Il bat Narvaez qui avait négligé le renseignement de sûreté. Ce dernier n’avait mis en place que deux sentinelles et n’a pas cru le compte rendu de celle qui avait pu s’échapper de l’attaque des partisans de Cortes[3] ! Victorieux, il incorpore une partie du détachement de Naervez dans son expédition. Encore une fois, il transforme une défaite potentielle en victoire et augmente ses forces.
Pendant ce temps, Alvarado profite d'une fête aztèque pour s’attaquer à une partie de la population en la spoliant et en la passant par le fil de l’épée. Elle se rebelle contre les Espagnols qui se refugient dans le palais impérial. Le 24 juin 1520, après quelques combats, l'armée de Cortés revient dans la ville, dans une ambiance pesante. Rapidement, il doit faire face aux armées Mexica qui convergent vers la capitale pour détruire son expédition et libérer l’empereur. Pris au piège, il tente de faire calmer le peuple par Moctezuma mais ce dernier reçoit reproches, flèches et pierres. Ce dernier en décède peu de temps après[4]. Coupé de la population, les actions psychologiques de Cortés ne semblent plus efficaces.
Les espagnols doivent faire face à un conflit « sanglant et terrifiant » aux dires de Bernal Diaz del Castillo. Utilisant la superstition desMexica pour le combat de nuit, Cortes décide une sortie les armes à la main, le 1er juillet 1520, appelée la Noche Triste. Le combat est sans merci[5]. Les Espagnols, lourdement chargés perdent des centaines d’hommes, près de 2.000 alliés, la majorité des chevaux, la totalité de l’artillerie et une grande partie du trésor accumulé. Miraculeusement, l’expédition arrive à s’extraire de la capitale aztèque. Affaibli et en zone hostile, considérant que le renseignement est vital, Cortes utilise toujours la moitié des restes sa cavalerie pour éclairer sa progression[6].
Le 7 juillet 1520[7], lors de la bataille d'Otumba, les Mexica sont battus et contraints à la fuite par les restes d'une expédition Cortés, à bout de forces et avec un rapport de force extrêmement défavorable. La victoire est due à sa compréhension des rites de guerreMexica. En s’emparant du grand étendard et en tuant le général Cihacac, les espagnols rompent les rangs d’un ennemi « terrorisé » et paniqué par cette action. Sur 200.000 Mexica, 20.000 restèrent sur le champ de bataille[8] et le reste s’enfuie dans les montagnes[9]. La guerre n’est pas qu’une affaire de rapport de force mais aussi de renseignement et de volonté.
La victoire
Par la suite, Cortés reconstitue ses forces grâce au soutien des Tlaxcaltèques. Contesté dans ses rangs mais toujours bien renseigné, Cortés déjoue un complot. Par grandeur et adresse, il fait pendre seulement le chef des rebelles, en annonçant qu’il n’avait pas parlé sous la torture et qu’il ne connait pas ses complices.
Peu après, il renforce son armée des canons de Vera Cruz et de renforts en provenance d’Hispaniola. Il prépare le siège de la capitale en 1521, mène des attaques périphériques et construit une flottille de brigantins[10] sur le lac Texcoco. Malgré tous les efforts desMexica pour les brûler, il met sa flottille à l’eau le 28 avril 1521. L’armée espagnole comporte, à ce moment, 818 fantassins, 86 cavaliers, trois canons de siège et quinze pièces de campagne. Renforcé de 25.000 alliés indiens, Cortés mène une attaque combinée, lacustre et terrestre, contre la ville de Mexico-Tenochtitlan[11]. Les bases de départ de l’attaque sont les digues de Tepejacac, de Tlacopan, d’Iztalapan et le lac. Plusieurs jours d’âpres combats sur les digues ne permettent pas de rompre le front des Mexica. Renforcé de nombreuses tribus hostiles aux Mexica, Cortés dispose à la mi juillet 1521 d’une armée indienne de 150.000 hommes. Le 27 juillet, les trois divisions hispano-indiennes arrivent à la grande place de Mexico-Tenochtitlan. Les principales familles de dignitaires, voyant que les trois quarts de la capitale sont occupés, proposent à l’empereur Cuauhtémoc de poursuivre le combat en province. Par ruse, il ouvre de faux pourparlers de paix et décide de s’enfuir. Le départ en bateau de la ville est détecté par les brigantins ce qui lui ôte tout espoir de sortie[12].
Cet âpre siège, long de 75 jours, fait plusieurs dizaines de milliers de morts parmi les 200.000 habitants présents au moment de l’attaque. Cuauhtémoc, le dernier empereur, se rend à Cortes le 13 août 1521. La capitale est soumise au pillage et au cannibalisme des alliés indiens. L’empire tombe définitivement.
Le renseignement guide l’action de Cortes
Les premières expéditions coloniales du XVIème siècle avaient un but de renseignement et de découverte. Elles ont ouvert la voie à la conquête et à l’exploitation commerciale des territoires découverts. L’expédition menée par Cortés n’y déroge pas et a pu réussir grâce aux connaissances acquises lors de précédentes expéditions.
La compréhension de la culture et des rapports de force locaux a permis à Cortés de s’emparer de l’empire aztèque avec des effectifs espagnols qui auraient été ridiculement faibles sur un champ de bataille européen du début du XVIème siècle[13]. Aucune victoire n’eut été possible sans alliance, surtout avec un camp Espagnol divisé. Il a eu l’intelligence de se servir de l’insurrection des Tlaxcaltèques contre les Aztèques.
En l’absence de cartographie, le renseignement humain a été prépondérant pour l’action de Cortés que ce soit grâce aux hommes ayant participé à l’expédition Grijalva, aux interrogations de prisonniers, à l’entretien de contacts indigènes et à des hommes fidèles dans ses rangs. Les armées et le renseignement des populations opposées aux Mexica ont été judicieusement utilisés par Cortés.
L’environnement n’était pas propice à des reconnaissances par les forces espagnoles mais la sûreté fut rarement négligée grâce à l’éclairage par la cavalerie.
Les Mexica disposaient de la puissance et d’un réseau de renseignement conséquent. La dimension divine (Quetzalcóatl) attribuée à Cortés, dans l’imaginaire européen, semble plus le résultat, au moins initialement, des croyances du peuple que de celles l’empereur. En effet, il est parfaitement informé des expéditions espagnoles des années précédentes, des déplacements de Cortés, de ses forces mais aussi de ses faiblesses. Il a négligé, sans doute par mépris, l’appui des forces locales tlaxcaltèques à l’expédition espagnole.
Cortés a indéniablement gagné la bataille de l’information. Il a parfaitement appliqué, sans en avoir connaissance, les préceptes de Sun Zu sur l’espionnage : « Seul un souverain avisé et un habile général sont capables de recruter leurs espions chez des hommes à l’intelligence supérieure, de sorte qu’ils accomplissent des exploits, tant il est vrai que leur rôle est essentiel et que sur eux reposent les mouvements d’une armée. [14]». Encore une fois, il est possible de conclure, à partir de cette campagne, que le renseignement guide l’action.




[1] BERNAL DÍAZ del CASTILLO, L'Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle Espagne, Chapitre CII. Chapitre CX.
[2] BERNAL DÍAZ del CASTILLO, L'Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle Espagne, Chapitre CXIV.
[3] MONGLAVE Eugene, Résumé de l’histoire du Mexique, LECOINTE et DUREY, 1826, p. 108.
[4] BERNAL DÍAZ del CASTILLO, L'Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle Espagne, Chapitre CXXVI.
[5] MONGLAVE Eugene, Résumé de l’histoire du Mexique, LECOINTE et DUREY, 1826, p. 115-117. En réalité et selon d’autres auteurs, l’armée aztèque aurait été 5 fois moins nombreuse.
[6] BERNAL DÍAZ del CASTILLO, L'Histoire véridique de la Conquête de la Nouvelle Espagne, Chapitre CXXVIII.
[7] Le 14 juillet selon Bernal diaz del Castillo et le 7 juillet selon d’autres auteurs comme MONGLAVE.
[8] L’effectif et les pertes Mexica auraient été 5 fois moins importants selon certains auteurs.
[9] MONGLAVE Eugene, Résumé de l’histoire du Mexique, LECOINTE et DUREY, 1826, p. 118-119.
[10] Petit bâtiment à un ou deux mâts, gréé comme un brick, et qui n’a qu’un pont. Certains allaient à voiles et à rames.
[11] FERNANDO de ALVA IXTLILXÓCHITL, Cruautés horribles des conquérants du Mexique, et des Indiens qui les aidèrent à les soumettre à la couronne d’Espagne, 1829, 312 pages, p20.
[12] MONGLAVE Eugene, Résumé de l’histoire du Mexique, LECOINTE et DUREY, 1826, p. 124-130.
[13] Environ 60 000 Français et 25000 Suisses à la bataille de Marignan (1515).
[14] SUN ZU. L’art de la guerre, traduit du chinois et présenté par Jean Lévi. Pluriel. 2001. 328 pages.

Autres références :
- FERNANDO de ALVA IXTLILXÓCHITL, Cruautés horribles des conquérants du Mexique, et des Indiens qui les aidèrent à les soumettre à la couronne d’Espagne, 1829, 312 pages
- FUENTES Carlos, Los hijos del conquistador, Gallimard, Folio bilingue, 2001
- SCHMIT Christine,  Le rôle de la traduction et de l’interprétation dans la conquête et la colonisation du Mexique, Université de Genève, 2004.
- TODOROV Tzvetan, La conquête de l’Amérique, La question de l’autre, Éditions du Seuil, Paris, 1982 in SCHMIT Christine,  Le rôle de la traduction et de l’interprétation dans la conquête et la colonisation du Mexique, Université de Genève, 2004.
- VAL JULIAN, Carmen, Traduire au Nouveau Monde : pratiques de la traduction en Nouvelle-Espagne au XVIe siècle, in : COURCELLES, Dominique de, Traduire et adapter à la Renaissance. Actes de la journée d’étude organisée par l’École nationale des chartes et le Centre de recherche sur l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles (Paris, 11 avril 1996), École des chartes, Paris, 1998.