vendredi 9 décembre 2011

Cyberstratégie, ce qui n'a pas été dit le 29/11.

Le 29 novembre 2011, s'est déroulé à l'Ecole militaire de Paris, un colloque francophone de cyberstratégie. Il ne s'agissait pas d'un Nième forum de cybersécurité ou de lutte contre la cybercriminalité, dans lesquels les problèmes de technique informatique sont souvent remarquablement bien abordés. 


Comme toujours dans ces évènements, toutes les questions ne sont pas posées, par manque de temps ou parfois d'audace. Dans ce court billet, je vais donc aborder les questions qui m'ont été posées en aparté. 

Tout d'abord, le mot "cyber" - vous l'avez remarqué, est adossé à tous les termes tactiques, techniques ou stratégique (à tous les sauces) : cyberstratégie, cyberguerre, cybercrime, cyberattaque, ..., cyberhackers (on frôle le pléonasme, sans jamais s'en dégager), etc. Cette mode nous vient de la langue anglaise et cyber se rapporte plus au cyberespace qu'à la cybernétique - même si ses développements récents l'éloignent de son acception initiale. Tout comme l'on parle de guerre navale ou aérienne on parle de cyberguerre alors que guerre cybernétique aurait été plus appropriée. Dont acte, mettons cyber devant chaque mots (la dominance anglo-saxonne) et ne prêtons pas de trop grands concepts à ce mot.

Le cyberespace est-il par essence asymétrique ? Oui, si l'on ne prend pas de recul par rapport au phénomène. Si l'on prend pour argent comptant le raisonnement qui indique que les affrontements cyber sont intimement asymétriques, il faudrait conclure de la lutte contre la piraterie au large de la Somalie, que toute bataille navale est asymétrique... Ce n'est manifestement pas raisonnable. Comme dans les autres espaces, les combats peuvent être symétriques, asymétriques ou hybrides (le cas général ?). L'idéologie - comme les intérêts économiques individuels - nuit à la stratégie... Penser qu'il n'y ait qu'un acteur dominant me semble une impasse intellectuelle. La question de la prééminence des hackers ou de l'Etat est un  faux problème. Les deux existent - et plein d'autres, et il faut compter avec eux. 

Le cyberespace est-il un espace lisse ou visqueux ? Aucun des deux - si je comprends ces termes ! Ce serait trop simple... Après une étude de sa topologie, il apparaît qu'il emprunte des caractéristiques à tous les espaces : terrestre, aérien, maritime et exoatmosphérique. Il dispose de routes et d'espaces libres, c'est la seule certitude. 

La cyberdissuasion est-elle pertinente ? Oui bien sûr, surtout si l'on ne se limite pas au cyberspace. Sinon, elle est plus qu'hasardeuse... Plus exactement, la cyberdissuasion doit être comprise comme une contribution cyber à la dissuasion globale. L'arme électromagnétique est un formidable atout dans ce cadre. N'en déplaise aux rois du code, il n'y a pas que des codes malveillants dans les cyberarmes... Et dire qu'elle ne s'applique pas parce qu'elle ne dissuadera jamais un hacker relève presque de la farce. En effet personne ne pense que l'arme nucléaire puisse un jour dissuader un voleur de mobylette, de poules ou de banques (aussi talentueux soient-ils)... Pourquoi le penser pour le cyber ? Le problème de l'attribution est un problème tout relatif si l'on considère les techniques élaborées récemment dans la détection de l'origine des attaques, les complaisances d'opérateurs ou d'Etats, les traces laissées par l'immense majorité des internautes, etc. Le problème n'est guère plus complexe que d'attribuer à un adversaire le tir d'un missile balistique à partir d'un sous marin en moins de 5 min. Complexité quand tu nous tiens...(Voir Quelle doctrine de cyber dissuasion ? dans DSI ou Stratégies dans le cyberespace)

Voilà quelques points - discutables, que je voulais aborder rapidement et donc sans grande finesse mais j'espère avec clarté. 

3 commentaires:

Cadfannan a dit…

Le cyberespace est il un espace?
Sa particularité semble plutôt être l'abolition des distances... Ne s'agirait-il pas plutôt d'une nouvelle dimension, non pas spatiale, mais temporelle?
Les actions cybernétiques n'ont-elles pas surtout des effets sur le temps? Pourquoi toujours vouloir étendre le nombre des dimensions spatiales et ne garder qu'une seule dimension temporelle? Qu'en pensez-vous?

Athéna et moi... a dit…

Ah, effectivement, ce sont de bonnes questions, que je n'ai pas eu l'occasion d'attaquer comme il l'aurait fallu par manque de temps. J'avais déjà dit que je ne participerais plus à ce genre de manif où vous avez juste 20 minutes chrono. Mais bon ;o)

Sur le concept d'asymétrie, je suis plus que sceptique - j'avais déjà produit pas mal sur le concept en lui-même. Sur le lisse vs. le visqueux, pour moi, rien n'est plus lisse que le cyber, plus encore que les espaces aérien et maritime, simplement parce que ses manifestations physiques sont peu nombreuses. Et si vulnérables...

Dernier point également sur lequel je reviendrai l'un ou l'autre jour : la notion même de "guerre cybernétique". Histoire de rendre hommage à Norbert Wiener, père de la cybernétique, qui est d'abord la science du feedback...

A moins évidemment, qu'un hacker veuille s'en prendre à mon processus action/réaction en matière hormonale de ses cibles, qui répondent parfaitement à une cyber-analyse. Mais ça s'appelerait de la guerre chimique ou de la biologique, en fonction de l'agent ;o)

Bien cordialement,

J. Henrotin

SD a dit…

Merci à tous les deux de vos commentaires.
@Cafannan. Le cyber est un espace. Les distances jouent dans tout ce qui le concerne. L'impression d'abolition des distances est un leurre lorsque l'on doit déployer concrètement des réseaux terrestres, satellite ou autres... Pour une nouvelle dimension du temps, je pense que non car le temps ne s'écoule pas différemment. Néanmoins, il est vrai que les cadres espace-temps doit être pensés en multi-couches interconnectées par construction ISO (mondes parallèles par analogie avec la SF). La complexité vient de là.
@Joseph 20 min c'est très court pour développer. C'est clair. L'asymétrie est un modèle utile et simple mais parfois simplistes, je te l'accorde. Par contre, pour moi, le cyber n'est pas lisse, encore une fois par construction (la couche physique est la base). Si le cyber est lisse, tous les autres espaces le sont aussi. Cette notion n’apporterait alors pas grand chose même si elle est séduisante sous certains aspects.
Pour la guerre biologique, je reste circonspect, plus parce que je n'ai pas eu le temps d'y réfléchir que par objection raisonnée. :)

En tout cas le débat sur le cyber progresse... :)

Bien cordialement